D’un bout à l’autre
du fleuve,
dans la profondeur
des terres aussi,
nous avons parlé,
foule analphabète,
davantage encore
qu’au temps de Miron,
nous avons mis à mort
les bouleaux, les épinettes, les enfants,
dans la fièvre
des faux prophètes,
luxe, calme et volupté,
endormis, suicidés,
par les musiques confortables.

Prenons le thé, chers amis,
pendant qu’éclate la comète.

Se rendent-ils tous au jardin abreuvés de beauté et de crainte, verts encore de n’avoir pas assez vécu, pas assez dormi au soleil, réveillés par l’odeur de l’orage ou celle des sexes épuisés?
Je voudrais que leurs absences, que les trous noirs à nos yeux, soient des pivoines et des pavots très rouges, très roses, très bleus, de l’herbe fraîche et de longs arbres ombrageux, que leur lente vieillesse soit un rêve, un instant de paradis perdu avant la trêve.

Sur ton front
chaque soir
tu reçois le baiser
de déesses imaginaires

la crainte lente
des nuits
s’assouplit
dans les draps

et le ciel,
en vapeur encore,
déploie ses oiseaux.

Un caillou
sur un lac,
très tôt le matin,
avant le réveil du vent
Le journal
dans la neige fraîche
du balcon

Soudain la transparence
frémissent les chairs
mince couche de glace

Nous élevons
un second ciel
sur l’horizon.

Ainsi tu repars,
abat-jour,
au milieu du jour.
Ton visage, tes mots
comme une légende déjà,
à peine franchie,
la porte.
L’effet du vin
refait surface,
jaune sable, terre cuite, flamme,
la beauté, disons-nous,
entre l’anodin et le miracle,
s’accroche à la vie:
un fruit,
du papier à la pulpe.

Une fenêtre blanche
tout à coup
il faut le dire
ces longs ruisseaux, et l’automne,
ces oiseaux de proie sur la route,
et la peur
où s’évaporent la soupe et les souffles,
ce matin,
soleil d’hiver,
dans la fenêtre blanche,
le froid s’effrite:
je t’aime,
tout se dessine
sur la toile
et tu es là,
tu es là.

Extrait du «Discours de la servitude volontaire» qui n’est pas sans rappeler notre condition actuelle…

Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogues semblables étaient, pour les peuples anciens, les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie; les anciens tyrans avaient ce moyen, cette pratique, ces allèchements pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi, les peuples devenus sots, trouvant beaux ces passe-temps, amusés par un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’habituaient à servir aussi niaiseusement mais plus mal que les petits enfants qui, en voyant les luisantes images des livres enluminés, apprennent au moins à lire.

À la vue
du beau, de l’étrange, de l’inusité
le temps s’arrête dans son oeil
comme un mince ruisseau
aux premières gelées de novembre
fige son cours
pour ressentir le froid.

L’oeil du poète
est une flaque
d’eau

Lune inachevée

Je cherche le cercle
l’oeil dilaté

Je poursuis la lumière
jusqu’à toi.