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Une de ces journées où, enfin, te dis-tu, le calme reprend sa place. Tu parviens à chasser les inquiétudes d’un revers de la main; une force, quelque chose de solide, penses-tu, te permet de te poser, d’oublier les petits tracas, et doucement, sans pudeur, tu acceptes de dormir, en plein après-midi, derrière ton amoureux qui travaille. Tu te rends compte qu’il t’a fallu du temps, des mois, pour accepter de te montrer inactive devant lui, de dormir, de rêvasser, sans broncher. C’est une manière pour toi d’apprécier la vie, à mi-chemin entre la musique et les rêves.

Combien de temps, de dimanches encore,
pour s’endormir en regardant le givre des fenêtres,
la faible lumière d’hiver,
combien de cafés, de couvertures, de grasses matinées,
pour qu’un jour,
sans motif, sans sommeil,
tu laisses le temps passer,
ne cherches à le retenir,
et que dans l’oubli des musiques,
tu fermes les yeux?

À jamais
comme les tragédies grecques
ta joie
dans les tulipes et dans mes bras
des larmes
pour les passions qui s’éternisent
les mots.

À force d’étudier la poésie, j’ai peur de ne plus m’émouvoir, parfois, de ces mots qui disent, merveilleusement, autre chose… J’ai l’impression que chaque jour, je touche aux objets les plus sensibles, les plus beaux: les poèmes nés de l’imaginaire et de l’amour humains. N’est-ce pas risqué de m’y faire, fatalement et de ne plus les voir? Oui, et non. Non, en fait, le simple fait de le dire m’empêche de banaliser la beauté. De même, mon amour, à perte de vue, ou tout chaud encore, contre moi, ne s’usera pas avec le temps et la proximité. J’apprends à le lire, à le regarder de toutes les manières comme ces poèmes que je relis, et relis encore avec le même frémissement. Voici «Marthe», un poème de René Char qui m’a dit que je n’étais pas folle, qu’il y avait bel et bien du marin dans les fleurs, de l’océan dans le jardin, de l’érotisme dans le rouge des pétales:

Marthe

Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous: vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre coeur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’entrouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.

Un jour
cette glace chaude
ne fondera plus

Les arbres s’effondreront
dans un mouvement
commun, soudain,
trop de cristal,
de métal,
de lumière,
tous ensemble
ils recouvriront la terre

Un couvercle sur nos corps,

de l’espace pour les oiseaux.

De retour chez moi, à Montréal, après plus de deux semaines dans la ville natale, avec mon amoureux. C’est le coeur gros hier que je faisais mes bagages, fouillant l’appartement à la recherche de mes vêtements et de mes cadeaux de Noël à rapporter. Un voyage terminé, me disais-je, une année à commencer. Mais tout mon corps tressaillait: «Une chambre à soi», les mots de Virginia Woolf revenaient en rafale. Une femme, écrivait-elle il y a plus d’un siècle, a besoin d’une chambre à elle, d’un lieu intime où son esprit, son imaginaire, sa sensibilité peuvent s’épanouir. Une femme, et c’était choquant à l’époque, en dehors des tâches ménagères et de la maternité, possède une intériorié, une force créatrice, une pensée, qui demandent du temps, du silence, de la solitude pour se dévoiler…

Aujourd’hui, bien mal vu serait celui ou celle qui oserait dire le contraire… égalité des sexes oblige… Reste que la réflexion de Woolf sur l’appartenance à un lieu et la création demeure actuelle. En fait, elle touche à tout être humain. Une chambre, un bureau, un atelier, un sous-sol, un garage, une cuisine à soi est un luxe nécessaire à la réalisation de quelques rêves.

Ce qui fait que même pétrie d’amour dans les bras de mon amant, même cajolée à la maison d’enfance, un jour ou l’autre, il me faut prendre l’air, retrouver une fenêtre à travers laquelle je regarde plus souvent que quiconque. C’est ici, à Montréal ou ailleurs, entourée de mes musiques, de ma théière, de mes livres que j’apprends à vivre, le plus souvent.

Je rêve qu’un jour, à la seule pensée de cette fenêtre, je trouve la paix…

Je ne pourrais débuter ces carnets sans rendre à Seishi, poète japonais, le mérite de ce très beau titre tiré d’un de ses haïkus:

Dans la jarre d’eau flotte

Une fourmi

Sans ombre

Il me faut saluer aussi la curiosité et l’enthousiasme de Nicola qui m’entraînent sur des voies inexplorées: jamais encore je n’ai tenu de blog… Il y a quelques heures à peine, j’ignorais ce que ce mot signifiait!

Voilà, je crois qu’il y aura de tout, chers amis, dans ces carnets du minuscule et du grandiose. De la beauté, du commun, de l’insusité, en tout cas, bricolés au fil des jours, écris à la craie sur les trottoirs, sur le givre (mais il n’y en pas en ce janvier…), sur le sable, sur le coin de la table, pour quiconque voudra s’arrêter un peu, à la manière des haïkistes voyageurs qui prenaient une pause, au détour d’un sentier.

Bienvenue sur le blogue d’Anne-Julie Royer!